Retraites : non à une réforme injuste, injustifiée et brutale

Sitôt la présentation faite le 11 janvier par le gouvernement de son projet de réforme des retraites, les organisations syndicales ont unanimement appelé à une journée de mobilisation nationale le jeudi 19 janvier. Pour quelles raisons ?

C’est le dernier recours auquel l’exécutif nous a poussés. Son argumentaire ne tient pas la route. Le système de retraites par répartition n’est pas en danger et rien ne justifie une réforme aussi brutale qu’inacceptable. Le gouvernement veut effectuer un transfert du système de retraite du privé vers le budget de l’État, ce dernier diminuant ainsi son engagement à verser des pensions aux agents de la fonction publique. C’est une augmentation de l’impôt des salariés et un tour de passe-passe : en voulant les faire travailler plus longtemps, l’État va capter ces ressources pour financer des projets de politique publique qui ne sont pas du ressort du régime de retraite. Dans le même temps, l’exécutif va baisser de 8 milliards d’euros la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), sans débat ni discernement sur la conditionnalité et le ciblage du dispositif. Ces mêmes entreprises qui affichent des résultats record après deux années d’aides massives de l’État. Tout ceci n’est pas acceptable.

Le texte prévoit que l’âge légal de départ en retraite serait relevé de 62 à 64 ans, au rythme de 3 mois par an d’ici 2030. Quels seraient les impacts ?

C’est une mesure injuste, injustifiée et inquiétante. Elle aura pour conséquence immédiate de faire monter le niveau des réserves des régimes complémentaires de l’Agirc-Arrco. Encore une fois, l’objectif gouvernemental est de capter tout ou partie de ces réserves pour se désengager de ses obligations vis-à-vis du versement des pensions aux fonctionnaires.

Plus largement, cette réforme va frapper de plein fouet l’ensemble des salariés dont les populations de l’encadrement. Je pense en particulier aux millions de femmes qui sont entrées sur le marché du travail à 22 ans, qui sont devenues mères de famille et qui avaient jusqu’à aujourd’hui la possibilité de partir en retraite à 62 ans en dépit des interruptions de carrière. Demain, elles ne le pourront plus. Tout le monde va être impacté : le salarié qui a débuté sa carrière à 18 ans et qui est devenu manager dans la restauration collective, l’ouvrier promu agent de maîtrise à 35 ans dans la métallurgie, le technicien qui est passé cadre dans la banque, etc. Pour beaucoup de salariés, cette réforme est une grande injustice : deux ans de plus à travailler, cela pèse énormément à l’aune des indicateurs d’espérance de vie en bonne santé. Avec cette réforme, le temps passé en retraite, qui diminue déjà depuis le milieu des années 2010, va continuer de baisser et encore plus vite.

La priorité est de travailler sur l’emploi des seniors »

La concertation menée avec les partenaires sociaux n’a-t-elle été que factice ?

On n’a pas senti le ministère du Travail très motivé à nous écouter. Avec la Première ministre, les échanges ont été de meilleure tenue et n’ont pas été inutiles. Cela nous a permis de faire valoir nos propositions et d’ouvrir des dossiers – les fins de carrière, la prise en compte de la santé psychique et des risques psychosociaux – sur lesquels il faudra continuer de travailler avec pragmatisme et responsabilité.

Nous avons dit au gouvernement que la priorité était de travailler sur l’emploi des seniors à partir de 50, 55 ans, dans les entreprises. On ne pourra pas se contenter d’un simple index. Ce n’est pas sérieux. La CFE-CGC a formulé 23 propositions détaillées visant à développer un encadrement médical renforcé et des politiques de prévention de l’usure professionnelle face à la fatigue voire aux souffrances générées par certaines organisations du travail. Il faut aussi inciter les directions à travailler, avec les partenaires sociaux, la question des métiers et la valorisation des compétences des salariés dans la dernière partie de leur carrière. Cela passe aussi par des moyens pour renforcer la formation, les reconversions, et des accords – avec abondements financiers – permettant progressivement de libérer du temps à l’approche de la retraite. Au passage, nous avons fait observer au gouvernement que maintenir dans l’emploi 100 000 salariés seniors par an, un objectif tout à fait atteignable, répond à la question posée sur les hypothétiques déficits futurs du régime de retraite.

Selon Bercy, la réforme doit permettre de dégager près de 18 milliards d’euros en 2030 pour financer d’autres priorités (école, santé, transition écologique). Que répondez-vous ?

C’est la preuve du mensonge et de la cacophonie gouvernementale. D’un côté, une Première ministre qui jure que pas un centime dégagé ira à autre chose que les retraites et, de l’autre, un ministre des Finances qui explique sans rougir que ce qui devrait être financé par la solidarité nationale, c’est à dire l’impôt, le sera en fait par les années de travail supplémentaires des salariés. C’est vrai cependant que tous les travailleurs qui vont travailler deux années de plus paieront deux années d’impôts de plus… Pour un gouvernement qui clame sur tous les tons qu’aucun avant lui n’avait tant baisser les impôts… C’est vrai pour les entreprises et les gens fortunés mais absolument faux pour les salariés. Et c’est en plus un braquage inacceptable !

La plupart des régimes spéciaux existants (RATP, industries électriques et gazières, Banque de France) seront mis en extinction. Quelle est l’analyse de la CFE-CGC ?

C’est une mesure populiste. Chaque fois, c’est le même cinéma et la même communication pour faire soi-disant œuvre de justice sociale. La vérité, c’est que les régimes spéciaux, tels qu’ils ont existé en termes de structures financières et d’adossement à un engagement de l’État, il n’en existe quasiment plus. À la SNCF, on n’embauche plus au statut depuis 2020. C’est en voie de fermeture à la RATP avec le processus en cours de filialisation. Quant aux salariés des IEG, ils sont déjà adossés au régime général. Pour le reste, le gouvernement prendra ses responsabilités.

J’invite toutes les structures CFE-CGC et nos collègues à se mobiliser le plus largement possible le 19 janvier »

Comment la CFE-CGC et ses structures vont-elles s’organiser pour le 19 janvier ?

L’ensemble des organisations syndicales ont fait des analyses convergentes sur la nocivité de ce projet de réforme et sur l’attitude brutale du gouvernement d’imposer unilatéralement le décalage de l’âge légal de départ de 62 à 64 ans, alors qu’il n’y a aucune justification ni urgence à le faire. Cette unanimité syndicale est un bien précieux. La CFE-CGC, vis-à-vis de ses adhérents et de l’ensemble des populations que nous représentons, est partie prenante de cette mobilisation nationale. J’invite toutes nos structures, nos adhérents, nos militants, nos sympathisants et nos collègues de travail à se mobiliser le plus largement possible, et à signer la pétition intersyndicale en ligne.

Les résultats des élections professionnelles dans la fonction publique ont acté une nouvelle progression de la CFE-CGC, dans les trois versants (État, territoriale et hospitalière). Un commentaire ?

La Confédération s’est beaucoup impliquée, avec notre Fédération des services publics, dans cette campagne. Il est désormais important de continuer ce travail de terrain et d’implantation syndicale car, malgré notre progression, les résultats sont encore loin de la place que mérite la CFE-CGC pour représenter les agents et défendre nos services publics dont la situation est très préoccupante, en particulier à l’hôpital, dans l’Éducation nationale et certains grands corps de l’État.

Continuer d’accompagner, d’outiller et de former nos militants pour les aider sur le terrain »

2023 marque, dans les entreprises, le renouvellement de dizaines de milliers de comités sociaux et économiques (CSE), dont la première mandature arrive à terme. Quel est votre message aux militants CFE-CGC ?

Ce sont autant de rendez-vous électoraux cruciaux. Grâce à l’action de nos équipes militantes et de nos sections syndicales vis-à-vis des salariés et des directions, nous espérons voir la CFE-CGC poursuivre la progression qui est la sienne depuis dix ans. La Confédération va continuer d’accompagner, d’outiller et de former nos militants pour les aider sur le terrain. C’est d’autant plus nécessaire que la mise en place des CSE a affaibli les moyens des élus du personnel, et complexifié leurs missions. Il faut aussi amplifier, avec nos unions territoriales, le développement syndical dans les entreprises où la CFE-CGC n’est pas encore implantée.

Le prochain Congrès de la CFE-CGC se tiendra du 22 au 23 mars à Tours. Serez-vous candidat à un troisième mandat ?

Oui, c’est une fierté et un grand honneur de pouvoir confirmer que je serai en effet candidat pour continuer à diriger une organisation syndicale qui prend chaque jour un peu plus de place dans les entreprises et le monde du travail, au service des salariés.

Propos recueillis par Mathieu Bahuet