La CFE-CGC au cœur du sauvetage de l’usine Jacob Delafon

Issue heureuse pour l’usine Jacob Delafon de Damparis dans le Jura (151 salariés), un site emblématique datant de 1899, le dernier en France à fabriquer des sanitaires haut de gamme en céramique (WC, lavabos, vasques…) avec un savoir-faire transmis de génération en génération. Mise en vente en septembre 2020 par le propriétaire américain, le groupe Kohler, l’usine historique de Jacob Delafon, menacée de disparition, va être reprise par le groupe Kramer, spécialiste lorrain de la robinetterie, qui s’est porté acquéreur le 4 juin dernier, soutenu par l’agglomération du Grand Dole, acquéreuse du terrain et des bâtiments.

Ce dénouement inattendu, c’est l’histoire d’une incroyable mobilisation syndicale et militante, celle de la CFE-CGC, qui a pesé de tout son poids durant des mois pour trouver une issue favorable. Président de l’UR CFE-CGC de Bourgogne-Franche-Comté, Sébastien Péron (photo ci-contre) nous en livre ci-dessous le récit.

« L’écrit qui suit est une histoire industrielle qui a connu une issue favorable du fait de l’action et de l’engagement de quelques-uns. Un ascenseur émotionnel pour lequel j’ai décidé d’aller au-delà de mes prérogatives habituelles. C’est un résumé de notre action, sans fioriture, sans exercice de style, pour sauver l’usine Jacob Delafon sur le site de Belvoye à Damparis, dans le Jura.

Le 4 septembre 2020, des collègues viennent m’aviser que l’usine Jacob Delafon va fermer à Damparis. Ils connaissent mes responsabilités syndicales et me disent qu’il faut faire quelque chose pour aider les 150 salariés anéantis par la nouvelle. »

PRISE DE CONSCIENCE ET RÉPARTITION DES RÔLES

« J’appelle immédiatement Gérard Phillips, représentant dans le Jura la fédération CFE-CGC de la Chimie, pour avoir les contacts téléphoniques de l’équipe présente sur le site et faire un point sur la situation. S’en suit un week-end de réflexion sur les conséquences de ce tremblement de terre économique. L’usine historique de Jacob Delafon, son savoir-faire, ses salariés aux compétences reconnues, c’est une partie du patrimoine de la France ! La presse locale, régionale puis nationale se font largement écho de l’annonce de la fermeture.

Le lundi, j’appelle Rodolphe Gomis, élu CFE-CGC au comité social et économique (CSE) du site de Belvoye. Ingénieur, il a 27 ans d’ancienneté et connaît donc parfaitement la maison. Très vite, nous sommes sur la même longueur d’onde. Notre conviction ? Il y a de la concurrence mais le made in France a toute sa place sur le marché de la céramique de qualité. Le textile s’est bien organisé pour créer Le Slip français, pourquoi pas nous ? De plus, le moyen de production est opérationnel, avec notamment un four de cuisson de dernière génération.

S’il est menacé aujourd’hui, c’est que son propriétaire, le groupe américain Kohler, a créé les conditions économiques lui permettant de justifier la fermeture de l’usine pour produire à l’étranger (ce qui sera ultérieurement confirmé par l’audit Secafi). Ce n’est pas la première fois qu’il agit de la sorte : d’autres sites sur le territoire national font l’objet de la même manœuvre.

Avec Rodolphe Gomis, nous nous répartissons les rôles : il s’occupera de toute la partie technique du dossier, je m’occuperai du volet politico-économique. Nous décidons de procéder en mode sous-marin, loin des regards, pour avancer sérieusement et éviter tout emballement des salariés. Je sais pouvoir m’inspirer des efforts de l’équipe CFE-CGC de l’usine General Electric de Belfort, emmenée notamment par Philippe Petitcolin et Olivier Laurent. »

MOBILISATION DES POLITIQUES

« Pour commencer, j’appelle Jean-Marie Sermier, député (LR) de la 3e circonscription du Jura. Je lui explique la situation et les contours de notre projet. Trois jours plus tard, le parlementaire reçoit les organisations syndicales. L’idée d’écrire une lettre au Premier ministre, Jean Castex, avec copie au ministre de l’Économie et des Finances, Bruno le Maire, est adoptée. Rodolphe la rédige et me la transmet. Elle est implacable de bon sens, et le parallèle avec un autre jurassien – un certain Louis Pasteur, natif de Dole – ne peut qu’attiser la réflexion sur la problématique. Jean-Marie Sermier la fait parvenir à l’exécutif après avoir interpelé le gouvernement à l’Assemblée nationale. De notre côté, nous la diffusons massivement sur les réseaux sociaux.

Dans la foulée, je suis en bilatérale avec Marie-Guite Dufay, présidente (PS) de la région Bourgogne-Franche Comté, pour évoquer le sujet Jacob Delafon. Elle est au fait des actions de la CFE-CGC à Belfort et elle a confiance en notre projet. Elle met à notre disposition son ingénierie économique et promet de nous accompagner. Tout au long du processus, son conseiller spécial, Arthur Denez, sera à nos côtés.

La semaine suivante, nous organisons une rencontre sur le site de Belvoye. Elle réunit Rodolphe Gomis et son équipe de militants CFE-CGC, Olivier Laurent, représentant de la CFE-CGC Métallurgie et salarié de General Electric à Belfort, Etienne Piton, président de l’union départementale CFE-CGC du Jura, Thierry Zanardi, l’ancien emblématique directeur de cette usine aujourd’hui à la retraite, ainsi que Jean-Paul France, délégué syndical central CFE-CGC de Kohler Europe. Les échanges sont nourris entre ces spécialistes de la céramique haut de gamme, conscients des forces et faiblesses du site. Nous convenons que le projet est ambitieux mais nous voulons tenter ce sauvetage malgré toutes les interrogations qui se posent. »

ÉLARGISSEMENT DES CONTACTS

« Avec Rodolphe Gomis, nous voulons poursuivre l’activité en créant une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Je reviens vers Jean-Marie Sermier et Marie-Guite Dufay pour les en aviser. Je me rends auprès de l’Institut des Compagnons du Tour de France de Mouchard (Jura) pour échanger avec son directeur, Hicham Bennani. Des contacts sont pris avec LVMH pour une future collaboration mais il m’est répondu que ce secteur n’entre pas dans les projets du groupe. Des discussions avec Louis Deroin, président de la CPME de Bourgogne-Franche-Comté, nous permettent d’avoir un soutien moral et technique de l’organisation patronale.

Côté usine, Rodolphe prépare le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) avec son équipe et les autres élus du CSE. Ils décident, à la demande d’anciens salariés d’Ideal Standard, de faire appel à un avocat – Maître Philippe Brun – pour les soutenir dans ce PSE. À ce stade, les salariés sont très réservés sur l’avenir du site et n’accordent pas forcément confiance aux organisations syndicales. »

APPARITION D’UN REPRENEUR POTENTIEL

« Le 20 octobre 2020, une première bonne nouvelle intervient : Rodolphe Gomis m’informe que Jean-Yves Hinterlang, commissaire aux restructurations et à la prévention des difficultés des entreprises en Bourgogne-Franche-Comté, lui a annoncé que la société Kramer, une entreprise meusienne spécialisée dans la robinetterie, a sollicité le gouvernement pour avoir les coordonnées de l’équipe CFE-CGC.

Très sensible au savoir-faire français, Kramer, au fait de notre projet initial, sait pouvoir compter sur nous pour un projet de reprise. D’une chance sur mille de voir le site être sauvé, nous passons à une chance sur cent. »

Notre communication et la lettre aux ministres ont tapé dans le mille. Le fait d’avoir immédiatement repris la production, sans faire grève sur le site de Belvoye, malgré l’annonce de la fermeture, a également été déterminant. Très sensible au savoir-faire français, Kramer, au fait de notre projet initial, sait pouvoir compter sur nous pour mettre en place un projet de reprise.

Rodolphe Gomis va passer des heures au téléphone avec ce repreneur intéressé. De mon côté, je mets en réseau Manuel Rodriguez, le patron de Kramer, avec le député Jean-Marie Sermier et les équipes CFE-CGC de la région. Un travail énorme est alors fait par nos militants afin de permettre à Kramer de disposer de toutes les informations stratégiques nécessaires. Après de longues semaines de préparation, le candidat à la reprise transmet une lettre d’intention au groupe Kohler. Le dossier se construit. Il est présenté au ministère de l’Économie. D’une chance sur mille de voir le site être sauvé, nous passons à une chance sur cent. Mais nous restons volontairement sur la réserve pour ne pas décevoir les salariés. »

BÂTONS DANS LES ROUES

« C’est alors que des éléments négatifs vont faire pencher la balance dans le mauvais sens. Quelques perturbateurs, mécontents de ne pas avoir été conviés au processus et, pour certains d’entre eux, très proches du vice-président de Kohler Europe, entament leur besogne de manipulation et de désinformation. Ils vont jusqu’à téléphoner au préfet du Jura pour dire que les syndicats sont contre cette reprise.

En parallèle, le groupe Kohler avait assigné les représentants du CSE de Belvoye au tribunal de Lons-le-Saulnier (Jura) pour remettre en cause la décision du CSE de Belvoye de déclencher un droit d’alerte économique. La justice déboute Kohler de ses demandes et le condamne à rembourser les frais de justice. Hélas, les négociations de Rodolphe Gomis au siège de Kohler dans le cadre du PSE se passent mal. Kohler a une enveloppe et n’ira pas plus loin. La DRH du groupe est une experte des PSE, très expérimentée.

Pour couronner le tout, les fortes têtes de l’usine, opposées à notre projet, passent dans les ateliers pour demander aux salariés de signer une pétition demandant le choix de leur avenir. Plus de 60 personnes signent cette demi-page revendicative qui sera ajoutée à deux autres pages stigmatisantes et insultantes envers le repreneur. Le tout est transmis à la presse et envoyé en recommandé à Manuel Rodriguez, président de Kramer. »

RETRAIT DE L’OFFRE DE KRAMER !

« Résultat de ce sabordage en règle : le 24 février 2021, le groupe Kramer annonce par communiqué le retrait de son offre d’achat de l’usine de Belvoye. Jean-Marie Sermier est abasourdi par cette nouvelle. J’ai Rodolphe Gomis au téléphone : voilà 5 mois de travail acharné pour rien ! Le soir de l’annonce, je contacte plusieurs personnes de l’usine dont Séverin Panigot. Il a suivi les traces de son père qui a fait toute sa carrière dans l’usine. Nous convenons d’un mot d’ordre : que la majorité silencieuse se fasse connaître !

Je passe le week-end à échanger par SMS avec Manuel Rodriguez. Rodolphe Gomis, motivé comme jamais, organise la riposte. Des 63 signataires, 40 attestent par écrit que la pseudo-pétition n’est pas celle qu’ils avaient signée. Séverin Panigot rédige une lettre pour Manuel Rodriguez. Elle fait mouche auprès de tout le monde. Rodolphe Gomis, sous l’impulsion de Maître Brun, réussit à planifier une réunion avec le groupe Kramer en compagnie de la CGT que nous avons finalement intégrée dans le process. Au retour, Rodolphe m’appelle et m’avise que rien n’est perdu, loin de là.

J’en avise en off mes interlocuteurs : Jean-Marie Sermier, Jean-Yves Hinterlang et Gilles Lécuelle, secrétaire national CFE-CGC. Depuis le début de notre projet, les élus de la Confédération – François Hommeril, Gérard Mardiné, Raphaëlle Bertholon – se tiennent informés de l’évolution de notre projet. Ils sont un soutien de tous les instants. Tout comme Gérard Phillips, pour la fédération Chimie dans le Jura. Gilles Lécuelle, lui-même Jurassien, sera présent à de nombreuses assemblées générales organisées sur le site. Francois Hommeril appelle Manuel Rodriguez pour lui faire part de son soutien. »

RETOUR DE KRAMER ET DÉNOUEMENT FAVORABLE

« Quelques jours plus tard, énorme soulagement : Manuel Rodriguez annonce son retour avec un nouveau projet soutenu par un groupe du CAC 40 qui a décidé de rapatrier sa production et compte pour cela sur l’usine de Damparis. Kohler revient aussi à la table de négociation et le processus se poursuit. L’EPCI Grand Dole, sous l’impulsion de Jean Marie Sermier, entre à son tour dans la discussion pour la partie immobilière, tandis que je remets les représentants de la région en lien avec Kramer.

Pour sa part, Rodolphe Gomis et l’équipe CFE-CGC du site de Belvoye à Damparis, composée de Christelle Gras, Frédéric Schmitt, Olivier Drut et Nicolas Desseigne, travaillent sur la future configuration de l’usine. Nous nous mettons dès lors en retrait, laissant toutes les parties négocier pour finaliser cette reprise, qui sera annoncée officiellement le 4 juin. »

Nous avons vécu une histoire humaine et syndicale complètement inouïe et impactante »

REMERCIEMENTS

« Je tiens particulièrement à remercier Rodolphe Gomis et toute l’équipe CFE-CGC de Belvoye sans qui rien n’aurait été possible. Avec eux, nous avons vécu une histoire humaine et syndicale complètement inouïe et impactante. Nous y avons consacré beaucoup de temps et d’énergie. Grâce à cette action, le site de production de Jacob Delafon sera sauvé et pérennisé, tout comme les emplois. Enfin, je tiens à remercier la CGT qui, malgré parfois des divergences de point de vue, nous a fait confiance en nous laissant la maîtrise de cette action et en nous accompagnant. »

Témoignage recueilli par Gilles Lockhart