« Concilier transition bas carbone, emplois et gouvernance »

Vous avez récemment participé à une table ronde (« L’emploi, moteur de la transformation bas carbone ») organisée par le think tank Shift Project, qui travaille sur un Plan de transformation de l’économie française (PTEF). Quels messages avez-vous portés ?

L’approche systémique, comme celle pour construire le PTEF, cohérente du point de vue de la technique, des flux économiques, des ressources physiques, des compétences et de l’emploi, est la seule porteuse d’un plan crédible. Beaucoup trop d’acteurs ne parlent qu’en termes d’objectifs lointains ou d’actions non quantifiées, à l’image du plan d’action climat du ministère de l’Économie. Il est pourtant essentiel d’investir l’espace des solutions, de passer du discours aux actes – les déclarations de performance extra-financières (DPEF) de beaucoup d’entreprises sont trop qualitatives et légères – et d’expliquer la logique des solutions envisagées à nos concitoyens pour faciliter l’acceptabilité sociétale, l’adhésion et l’investissement individuel dans un projet vital.

L’emploi, qualitativement et quantitativement, sera une conséquence de la feuille de route de décarbonation de l’économie et des activités humaines au sens large. Le besoin en compétences en est un point d’entrée et un élément clé. Il y a donc nécessité impérieuse à définir et fiabiliser la feuille de route de la transformation dans sa dimension scientifique et technique, tant pour l’objectif de neutralité carbone en 2050 que pour les jalons intermédiaires. La dimension gouvernance est aussi essentielle pour s’assurer de sa bonne réalisation et veiller à ce que les investissements consentis soient principalement dédiés à préserver les équilibres naturels (dont la limitation du réchauffement climatique) et, seulement marginalement, à s’adapter aux dérèglements. Le mot clé doit être « maîtrise de cette transformation » plutôt qu’« adaptation subie ».

Qu’entendez-vous par là ?

Ce besoin de maîtrise impose de raisonner davantage sur des grandeurs physiques (énergie, environnement…) que sur de seuls indicateurs financiers, et de sortir du dogme de l’indicateur unique fourre-tout qu’est le PIB et sa croissance, largement corrélée à la consommation énergétique et donc à l’émission de CO2. La Banque centrale européenne (BCE) vient d’alerter, lors la publication de son premier « stress test climatique », que ne pas agir pour le climat avec des mesures fortes pourrait laminer l’économie européenne avec une baisse importante du PIB ces prochaines années. Des indicateurs complémentaires au PIB sont indispensables pour gérer cette transformation. Des propositions émergent depuis plusieurs années : l’OCDE a notamment publié, en mai 2021, un « indice du vivre mieux ».

Quid de la gouvernance pour accompagner la décarbonation de l’économie ? 

Le réchauffement climatique est une problématique planétaire dont la gestion efficiente appellerait un renforcement de la gouvernance mondiale, par exemple autour des prérogatives de l’ONU. Le dialogue entre pays pour renforcer la coopération sur un sujet vital commun, plutôt qu’en faire un objet de compétition (exploitation des matières premières…), est un sujet complexe qui doit être abordé au sein des instances type G7 et G20, même s’il ne faut pas se faire d’illusion sur un aboutissement à court terme.

L’action et le renforcement de la coopération au niveau européen est primordial, tout comme la cohérence du plan de relance et de la taxonomie avec le Green Deal de l’Union européenne. L’énergie nucléaire doit y être reconnue comme énergie décarbonée avec en particulier la perspective prometteuse d’exploitation de la fusion nucléaire.

« Renforcer l’État défenseur de l’intérêt général dans son rôle de planification »

Qu’en est-il au niveau des pouvoirs publics en France ?

L’État défenseur de l’intérêt général doit être renforcé dans son rôle de planification, probablement via une instance dédiée à créer compte-tenu des enjeux de très long terme de cette transformation systémique. Il va falloir revenir sur des années de dérégulation. L’incitation par les prix et la fiscalité est insuffisante pour aboutir à une utilisation optimisée des ressources afin de concilier liberté, justice et sécurité. Cette planification doit aboutir rapidement à une feuille de route jalonnée quantitativement et suivie dont le PTEF est une première approche. Un financement accru de la recherche publique doit permettre de mieux comprendre les grands équilibres naturels et de développer des techniques de géo-ingénierie (captation du carbone par exemple) qui devront être limitées à des sujets sans risque pour ne pas jouer aux apprentis sorciers avec les équilibres planétaires.

Comment associer les entreprises à cette transformation systémique ?

Un cadre législatif est indispensable pour en faire des acteurs engagés de la mise en œuvre et du respect de cette feuille de route nationale. L’approche par la RSE (soft law) a permis quelques progrès, mais elle est insuffisante pour gérer la problématique climatique, devenue une urgence. Elle n’a pas permis d’infléchir la prééminence de la financiarisation et de promouvoir des stratégies de long terme afin de tenir les objectifs de développement durable (ODD). Le déficit d’investissements est toujours criant, la priorité étant toujours donnée à la rémunération des actionnaires.

« La gouvernance des plus grandes entreprises doit davantage prendre en compte le long terme »

Que préconise la CFE-CGC pour un modèle d’entreprise plus responsable et durable ?

Comme préconisé par nos résolutions adoptées en 2019 lors du dernier congrès confédéral, la gouvernance, en particulier les plus grandes entreprises, doit davantage prendre en compte le long terme, condition indispensable pour que notre industrie retrouve des couleurs en mettant ses compétences au service de cette transformation, et pour que notre système bancaire soit acteur d’une finance responsable. Avec la contribution des autres secteurs d’activités et de nos services publics pour une transition maitrisée, c’est toute notre économie qui sera pourvoyeuse d’emplois qualifiés et utiles dans la durée.

La CFE-CGC milite en faveur d’une « roadmap environnementale ». En quoi consisterait-elle ?

La plupart des grandes entreprises qui publieraient une « guidance financière », précisant leur trajectoire de résultats financiers sur un horizon typique de 5 ans, devraient se voir imposer par la loi que cette guidance soit accompagnée d’une feuille de route environnementale et sociale avec des objectifs quantifiés sur le même horizon. C’est indispensable pour inclure les entreprises dans l’atteinte des objectifs globaux et pour donner une meilleure visibilité sur leur engagement environnemental et social.

Dans l’entreprise, comment aborder le sujet des compétences ?

La transition de nos économies va entraîner une évolution de nombreux métiers, tant en termes de compétences requises qu’en volume d’emplois du fait d’activités qui vont se réduire ou croître. L’anticipation doit être la règle. Pour la CFE-CGC, les grandes entreprises devraient adopter une stratégie bâtie davantage sur l’exploitation et la valorisation de la compétence de leurs salariés plutôt que sur la tendance des vingt dernières années privilégiant une approche « business » visant à être un « pure player » sur un seul marché. Des compétences mises en œuvre sur un secteur peuvent en effet être valorisées dans d’autres activités. Par exemple, une entreprise ayant des compétences énergétiques et électriques pourrait les valoriser en investissant dans les énergies renouvelables. Travailler sur l’attractivité des métiers utiles et bâtir des filières métier permettant des évolutions professionnelles sera également nécessaire.

Propos recueillis par Mathieu Bahuet